Difficile d’imaginer le Rocher d’aujourd’hui, avec ses façades pastel et ses yachts alignés, comme un État misérable et isolé. Pourtant, avant l’âge d’or de Monte-Carlo, les voyageurs qui s’aventuraient sur la Côte d’Azur décrivaient un tout autre décor. Leurs témoignages, parfois cruels, racontent une Principauté pauvre et oubliée, où le luxe n’avait pas encore posé ses valises.
Monaco au XVIIIe siècle : un État replié sur lui-même
Au siècle des Lumières, la Principauté ressemble à un petit monde hors du temps. L’accès y est difficile. La route est mauvaise. La mer reste le chemin le plus simple pour atteindre le Rocher. Les Monégasques vivent de peu : quelques barques de pêcheurs, des jardins en terrasses accrochés aux pentes, des oliviers, des citronniers et de modestes récoltes. On est loin de l’image du luxe et du glamour que la Principauté renvoie aujourd’hui.
Ce petit État d’à peine quelques centaines d’habitants vit sous la protection du roi de France. Les Grimaldi règnent, mais le faste est ailleurs. Les voyageurs venus de Paris, Londres ou Vienne n’en ont souvent jamais entendu parler. Ceux qui poussent jusqu’ici par curiosité ou par hasard en gardent des souvenirs contrastés.
Voici, en quelques traits, ce que l’on peut retenir du quotidien monégasque avant la grande transformation :
- 🛶 Une économie tournée vers la mer : la pêche et le cabotage.
- 🌿 Des cultures méditerranéennes : agrumes, olives et vignes sur les pentes.
- 🏛️ Un palais princier en mauvais état, loin de la résidence raffinée qu’il deviendra.
- 🚧 Des routes quasi inexistantes, isolant la Principauté du reste de la région.
- 👥 Une population réduite, dont une partie vit dans une grande précarité.
Cet isolement explique pourquoi les récits de voyageurs sont si précieux. Ils montrent une réalité que les archives administratives peinent à restituer : la vie ordinaire, les odeurs, les visages, la pauvreté. Ces témoignages offrent une plongée inattendue dans un Monaco d’avant le luxe.
Les voyageurs du Grand Tour et leurs témoignages acerbes
À la fin du XVIIIe siècle, les Anglais lancent la mode du « Grand Tour ». Les jeunes gens de bonne famille parcourent l’Europe, en quête de culture et d’aventures. Certains poussent jusqu’à la Riviera, comme on appelle alors la côte méditerranéenne. Ils s'arrêtent à Nice, parfois à Gênes, et quelques-uns osent faire un détour par Monaco.
Deux de ces voyageurs laissent des récits particulièrement saisissants. Le premier est Emmanuel Dupaty, magistrat et homme de lettres français. En 1785, il publie ses célèbres Lettres sur l’Italie. Le second est Edmond Plauchut, un collaborateur de la Revue des Deux Mondes. En 1883, il raconte une visite effectuée vingt et un ans plus tôt, en 1862. Deux époques, deux regards, mais une même désillusion.
- Début du XVIIIe siècle
Sous Antoine Ier, la cour princière est encore raffinée. Les peintures de l'époque le prouvent.
- 1785
Dupaty publie ses Lettres sur l'Italie. Il décrit trois barques, deux rues et huit cents habitants affamés.
- 1862
Plauchut se rend à Monaco depuis Nice. Il prend un 'affreux bateau à vapeur' et trouve un rocher sauvage.
- 1883
Plauchut raconte sa visite dans la Revue des Deux Mondes. Son témoignage paraît vingt et un ans après.
- Aujourd'hui
Monaco incarne le luxe et le glamour. Rien ne ressemble aux récits des voyageurs.
Emmanuel Dupaty : « La misère y est extrême »
Le récit d’Emmanuel Dupaty se situe sous le règne d’Honoré III. Le palais princier n’a plus l’éclat d’antan. Les peintures du début du siècle, sous Antoine Ier, montraient une cour raffinée. Cinquante ans plus tard, la décrépitude a gagné les murs. Dupaty décrit un port minuscule, trois barques de pêcheurs, deux rues escarpées, huit cents habitants mourant de faim. Il évoque aussi un commandant français qui, après vingt mois passés ici, est prêt à pleurer de joie à la vue des visiteurs.
Le souverain, lui, garde un semblant de cour : vingt gardes-paysans, quatre gentilshommes de la Chambre — en réalité quatre bourgeois. Avant d’entrer au château, le prince se rend dans une chapelle pour remercier Dieu de son arrivée. Sur le port, un homme ressemble tout en ressemelant un soulier : c’est le commandant du port. Dupaty note que le prince est bon et aimé, mais que son État est petit, et que ce n’est pas de sa faute.
Edmond Plauchut : « Affreux bateau » et rocher sauvage
En 1862, Edmond Plauchut se rend à Monaco depuis Nice. Il faut prendre un « affreux bateau à vapeur » qui fait la navette quotidienne entre le port de Nice et le port d’Hercule. Par la route, la Corniche offre des merveilles, mais il préfère le bateau pour observer le rocher. Il décrit le palais des Grimaldi comme un repaire féodal, épargné par les constructions modernes. Rien à voir avec les villas baroques et les quais alignés de la Riviera voisine.
À la place du futur casino, il ne voit que des rochers couverts de lichens, des euphorbes, des cistes, des pins parasols. L’endroit est un véritable éden, certes, mais un éden sauvage et sans confort. Le contraste avec l’image actuelle de Monte-Carlo est saisissant. Ce témoignage montre que la Principauté est restée à l’écart du développement touristique jusqu’à la création de Monte-Carlo en 1866.
Une auberge douteuse et des joueurs peu recommandables
Le confort hôtelier n’apporte guère de réconfort. L’Hôtel de Paris n’existe pas encore — il ne sera inauguré qu’en 1864. Plauchut descend dans un grand bâtiment vétuste qui sert à la fois d’hôtellerie, de restaurant, de casino et de maison de jeu. La salle principale est enfumée, le mobilier sordide, l’éclairage à l’huile. Deux tables sont dressées : l’une pour la roulette, l’autre pour le trente-et-quarante. La clientèle est peu reluisante : des hommes qui ressemblent à des habitants d’une maison de correction, des femmes âgées et sans charme. Seul un vieil homme décoré se distingue, sorte de maître à danser déchu, offrant ses conseils aux nouveaux venus.
L’anecdote des jetons en argent portant la mention « Cercle de Monaco » est révélatrice. Le minimum de l’enjeu est de deux francs à la roulette, cinq francs au trente-et-quarante. Ceux qui possèdent des jetons à la fin de leur séjour sont contraints de les jouer d’un coup, avec des chances défavorables. La maison, elle, s’y retrouve toujours. Cette description montre un jeu bien éloigné du mythe des casinos élégants de la Belle Époque.
La métamorphose de Monte-Carlo : l’âge d’or du luxe
Heureusement pour les touristes, la construction de Monte-Carlo quatre ans plus tard va tout changer. La Société des Bains de Mer, fondée par François Blanc, transforme la colline des Spélugues. Le casino sort de terre, puis l’Hôtel de Paris, puis le café de Paris. En quelques décennies, la Principauté devient une destination prisée de l’aristocratie et des grands hédonistes européens. Le rocher sauvage décrit par Plauchut laisse place à un décor de luxe, de jardins et de palaces.

Ce tournant est spectaculaire. Il efface presque entièrement les souvenirs du vieux Monaco misérable. Les archives nationales de la Principauté conservent ces récits de voyageurs, tels des témoins d'un temps révolu. En 2026, alors que le tourisme de luxe bat son plein, il faut un effort d’imagination pour se représenter ce que fut ce territoire oublié.
Les témoignages de Dupaty et de Plauchut rappellent que Monaco ne s’est pas toujours appelée la « Riviera des rois ». Ils montrent un État modeste, attaché à ses traditions, ouvert sur la mer par nécessité plus que par choix. Cette histoire, faite de contrastes et de mutations rapides, explique peut-être la fierté des Monégasques et leur attachement à leur indépendance, cultivée à travers les siècles dans un cadre exceptionnel.
Ce que cachent les façades pastel
Est-ce que Monaco était vraiment si pauvre que ça ?
Les récits de Dupaty et Plauchut sont unanimes. Huit cents habitants, quelques barques, des routes inexistantes, et un palais qui tombe en ruine.
Pourquoi les voyageurs s'arrêtaient à Monaco ?
Souvent par hasard, sur la route du Grand Tour entre Nice et Gênes. La mode était de visiter des endroits reculés, et Monaco faisait partie de la curiosité.
Le prince de l'époque vivait-il comme un roi ?
Dupaty le décrit comme bon, mais prisonnier d'un État minuscule. Sa cour était réduite à des gardes-paysans et des bourgeois, et son palais n'avait plus l'éclat des débuts.
Ça vaut le coup de lire ces vieux témoignages ?
Si vous voulez comprendre Monaco avant le casino, lisez-les. Ces récits donnent des détails concrets et crus que les livres d'histoire oublient.
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Journaliste indépendant passé par la presse magazine, Hugo écume les routes secondaires depuis quinze ans. Il a fondé Auberge Notre Dame pour raconter sans détour les bonnes auberges et tables sincères de France.
4 commentaires
Avant le luxe, l’authenticité : terrasses calcaires, cultures en restanques, un patrimoine agronomique à préserver.
Ces citronniers et oliviers me font rêver ; une tarte au citron de Menton là-bas, quel délice !
Monaco avait tout du jardin méditerranéen avant le strass. Ces terrasses et agrumes mériteraient un retour aux circuits courts !
Bonjour Hugo, quel contraste ! J’aimerais arpenter ces sentiers côtiers et goûter aux citrons de Menton, loin des yachts.